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25 Octobre X

C’est une chose étrange, le chagrin. Je me souviens, quand j’étais enfant moi-même et que je pleurais. Il y avait toujours au fond de moi cette part analytique, analysante, comme un autre moi qui m’observait sans cesse et n’interrompait jamais son activité. Jusqu’au coeur des plus profondes colères, des plus gros chagrins, ‘elle’ se posait des questions : « Est-ce que c’est assez ? Est-ce que j’en ai fait assez ? Ais-je fait ce qu’on attendait de moi ? » ‘Elle’ était toujours surprise, aussi, quand je ne parvenais pas à m’arrêter.

C’est horrible à dire – je suppose que cela ajoute encore à la somme totale des chagrins – mais c’est encore un peu ainsi que je pleure mes enfants. Je pense que nous sommes tous devenus un peu fous après la Séparation. Je ne pense pas d’ailleurs que la société humaine ait jamais vraiment récupéré. Nous nous sommes laissés allé à une orgie de chagrin dont nous payons encore le prix. Dès que nous avons eu la certitude que nos enfants étaient perdus à tout jamais, que tous ceux de moins de treize ans étaient restés pour toujours dans le Premier monde, nous avons commencé à pleurer et ne nous jamais vraiment arrêtés. Pire encore, j’ose à peine le dire, beaucoup de ce chagrin avait une odeur distinctement artificielle ; nous nous sommes renforcé mutuellement dans notre douleur, nous tapotant le dos les uns des autres pour bien nous assurer de l’horreur de notre situation. Et alors même qu’individuellement nous nous livrions à ce devoir honteux d’accoucheurs du chagrin des autres, nous pouvions au même instant nous prélasser dans le confort douceâtre de savoir que quelqu’un bientôt, dans l’heure même peut-être, viendrait et se livrerait sur nous à la même opération et nous traierait de nos larmes.

Et cette partie ‘froide’ de moi-même se demandait continuellement : « Est-ce que c’est assez ? En ais-je fait assez ? Ais-je fait ce qu’on attendait de moi ? » Ce qui voulait dire tout simplement : « Va-t’on me penser sans coeur si j’arrête à la fin et recommence à vivre ma vie ? Si même je cesse pour un court instant de céder à la pression sociale, à ce besoin d’un chagrin public pour me consacrer à mes besoins particuliers, de manger, de respirer, de déféquer même, de ne connaître peut-être qu’une seule action qui ne soit salie de larmes et peut-être aussi, luxe suprême, de n’avoir ne serait-ce qu’un court instant de chagrin particulier ? »

Parfois, après toutes ces larmes, je me réveillais encore les joues mouillées, comme si je n’avais pas pleuré assez.

Je m’arrêterai là. Même dans les pages de ce journal intime, c’est plus prudent. La dictature du chagrin public n’est pas disparue, n’a fait que s’atténuer. Hier encore quelqu’un me disait : « Vous savez, ce sont les mauvaises mères qui ont causé la Séparation ! »

Plus tard.

Néanmoins, la science me manque. N’est-ce pas hérétique ? Peut-on se confesser d’un autre chagrin après qu’on ait perdu ses enfants ?

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