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Nouvelle Date X + 8

Il est difficile de savoir comment va la guerre, même maintenant que la censure a été relâchée. Les combats généralement n’ont pas lieu la nuit qui est le seul moment où nous pourrions les voir. Souvent nous ne savons même pas avec certitude où le ‘front’ se situe exactement.

Souvent la seule indication qu’une bataille majeure ait eu lieu se trouvera dans le nombre des blessés et des morts qui sont rapatriées sur les lignes arrières.

C’est d’ailleurs pour cela que notre propre gouvernement a relâché sa politique de censure des informations en provenance du Premier monde : ils ont besoin de nous. Ils ne parviennent plus à s’informer efficacement de ce qui s’y passe. Telle est la confusion que les moyens habituels n’y suffisent plus. Ils auront besoin de beaucoup plus de gens pour collecter et analyser les données.

Un appel a été lancé. Je ne sais pas quoi penser.

[Note de l’éditeur : cette entrée fut la dernière pour l’année (X + 8). Eva Bernstein ne reprendra son journal que dans le courant de l’année suivante.]

Nouvelle Date X + 9 (cinq mois plus tard).

Oh mon Dieu ! Je suis tellement fatiguée ! Je n’aurais jamais du accepter cette mission. Je n’aurais jamais du rejoindre le front.

Ce ne sont plus nos enfants. Ce sont des spectres qui se battent. Des masses d’ombre qu’on reconnaît à peine comme des corps humains brandissent des armes qu’on ne peut plus voir et se massacrent sans pitié.

Ils se battent la nuit maintenant ; ils s’infligent des blessures effrayantes avec des lames invisibles. Une silhouette indistincte se dresse d’un coup devant vous avant que de s’écrouler à vos pieds. Vous accourez mais il n’y a rien que vous puissiez faire : ils ne vous vois pas, ils ne vous entendent pas. Ils ne savent même pas que vous êtes là. Et puis, peut-être, la lumière change, pour on ne sait quelle raison, et pour un temps très court, une fraction de seconde peut-être, un visage enfantin vous apparaît, avec une soudaineté qui vous choque. Un visage déformé par la peur et la douleur.

Et puis plus rien.

Plus tard.

Je me souviens encore de ce pied-de-biche devant ma porte, il y a six ans. Je ne pouvais pas le toucher, évidemment. Mais je pouvais le voir. Il était si clair, si évident, là sur le gravier de l’allée. Je ne m’étais pas rendu compte à quelle point la situation avait empiré.

Nous ne reverrons jamais nos enfants.

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