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Nouvelle Date X + 9 (six mois plus tard)

 

Il y a presque un an de cela, j’ai demandé un congé et j’ai quitté le Lab. Personne ne m’en a empêché.

Nul n’en dit rien évidemment, il n’y a pas eu d’annonce officielle, pas de conférence de presse ; même le bouche à oreille reste muet sur ce sujet. Pourtant la connaissance peu à peu se propage, plus par osmose que comme une rumeur. Le projet est un échec. Quel projet ? Tous les projets, ceux qui devaient nous ramener nos enfants. Ils s’épuisent l’un après l’autre. Ils s’essoufflent et s ‘arrêtent et ne sont pas remplacés.

Alors j’ai demandé un congé ; j’ai quitté le Lab. et je suis allé voir la guerre.

Ce fut sans doute la plus grande erreur que j’ai jamais commise.

 

Au début, ils ne se battaient pas la nuit et nous ne pouvions voir ni comprendre grand chose. Mais ils ont vite appris que la nuit donne beaucoup d’avantages aux assaillants. Oui, en matière de guerre ils ont appris vite et énormément. (Et pourquoi pas après tout ? Ils ont tous nos livres et tous nos films et aussi tous nos jeux : théoriquement ils peuvent apprendre de la guerre tout ce que nous en savons, à part cette chose importante que nous ne sommes plus là pour leur enseigner. Qu’il vaut mieux ne pas la faire.)

Rapidement donc, nous avons pu observer leurs batailles qui sont d’une férocité effrayante, inhumaine. Ils se battent avec des lames ! Des épées, des couteaux, des machettes, des haches ! Pourquoi ? Personne ne sait. Ils doivent avoir des armes à feu. Pourquoi ne les utilisent-ils pas ? Imaginez la Première guerre mondiale sans fusils ni canons.

Mais assez des batailles, je ne veux plus penser aux batailles. Je ne sais plus quoi penser. Parlons plutôt du camp.

Le camp suit le front et, dans notre cas, cela veut dire vers l’Ouest où les Français sont occupé à réduire la tête de pont établie à Nantes. Nous quittons le camp à la tombée de la nuit, parfois plus tôt si nous avons de la route à parcourir. S’il pleut, ou si le ciel est couvert, nous restons dans les rues où il y aura toujours plus de lumière artificielle. S’il fait beau et que nous pouvons compter sur la clarté de la lune ou même sur la lueur des étoiles nous nous dirigeons vers la campagne.

Armés de compas, de cartes et de carnets de notes, nous arpentons les champs de bataille.

Quand nous revenons au petit matin – ils se battent toujours mais le soleil désormais les efface – nous restons pour la plupart quelques heures sans parler. Nous relisons nos notes et nous remplissons nos rapports, puis nous allons nous couchez et autant que je sache nous restons là, dans nos lits, toute la journée, les yeux ouverts sans dormir.

Nous sommes tous d’une maigreur effrayante.

 

L’atmosphère dans le camp est horrible et plus d’une fois j’ai eu peur que la guerre du Premier monde ne fasse irruption dans le nôtre. Il y a quelques mois, nous travaillions tous ensembles, unis par un espoir commun et une douleur commune. C’est bien fini maintenant.

Nous, les Français restons à l’écart de tous les autres et les regardons d’un oeil mauvais. Moi-même, qui me suis toujours considérée une pacifiste, j’ai du mal à repousser les envies de meurtres qui me traversent la tête : pourquoi vos gosses viennent-ils ici tuer les miens ?

Les Anglais, les Allemands et tous les autres nous regardent eux d’un air effaré : qu’ont fait vos enfants pour pousser les nôtres à leur faire une telle guerre ?

Parfois nous pleurons tous les uns dans les bras des autres. Mais cela n’arrive pas assez souvent.

 

Pas assez souvent du tout.

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