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Nouvelle Date (X + 11, Novembre)

 

C’est étrange, non ? Pourquoi dit-on de certaines qu’elles sont fortes et de d’autres qu’elles sont faibles ? Quand nous avons reformé le camp, leur premier réflexe fut de venir me trouver. Ils trouvaient tous naturel que je sois à la tête de la nouvelle organisation. Pourquoi ? Parce que durant le premier camp, j’avais enduré plus longtemps que tout le reste ? Comme si cette dureté, cette capacité de garder la tête froide au milieu des horreurs m’avantageait au lieu de me disqualifier !

Mais le plus étonnant c’est qu’ils avaient sans doute raison. Je fais du bon travail ici et l’organisation que nous avons créée, à partir de rien ou presque, fonctionne sans accrocs. Nous recevons chaque jours des dizaines de milliers de rapports du monde entier, des tonnes de documents, des térabits de données et chaque jour nous digérons ces montagnes, les traduisons, les rendons à l’état de statistiques, les analysons et nous en servons pour produire une image précise et plausible de ce qui se passe dans le Premier monde.

(Et ce qui s’y passe est horrible mais, encore une fois, je ne veux pas m’y attarder ici. Nos rapports sont là, dans le domaine public, pour qui veut les lire. Comme si cela était nécessaire : tout le monde sait désormais que la montée de la violence contre les femmes n’était que le début, le premier symptôme d’une longue et effroyable insanité…)

Et c’est moi qui ai accompli cela. Moi, Hélène Rensher, qui ai recruté et organisé tous ces gens. Les collecteurs de données tout d’abord, ceux et celles qui vont sur le terrain la nuit et remplissent leurs rapports tout en essuyant tant bien que mal leurs larmes et leurs vomissures. Puis sont venus les traducteurs, les informaticiens, les mathématiciens ensuite; les sociologues et les psychologues enfin. C’est moi qui les ai embauchés. J’ai réquisitionné les bâtiments et le matériel, les lignes de communication et les ordinateurs géants dont le gouvernement mondial ne se servait plus.

Et chaque jour c ‘est moi qu’ils contactent, à moi personnellement qu’ils envoient leurs rapports et leurs demandes. C’est moi qui les appelle quand parfois les choses deviennent trop dures pour les persuader de rester un peu plus.

Et chaque nuit, je prend mon carnet de notes, et je vais dans les rues, et j’accomplis l’autre moitié de mon travail et mes subordonnés, mes anciens collègues, me regardent sans me comprendre. « Sûrement, ils pensent, elle en a fait assez ? Elle a payé son dû. »

Non, ils ne comprennent pas. Tout cela, les rapports, les transmissions, les traductions, les statistiques, ce n’est rien ! Ce qui est important, c’est que nous soyons les témoins de tout ce qui se passe là-bas. de tous les viols et les meurtres, de tous les massacres ethniques, de toutes les exécutions et de toutes les étranges tortures publiques.

Notre propre survie est sans importance, en fin de compte. Ce qui est important c’est que nous voyons tout. Car tout cela est de notre faute ! C’est notre échec dont nous devons être les témoins. Nous sommes les parents, leurs parents ! Le Premier monde est notre monde et si j’en ai le pouvoir je ne permettrai à personne ici de détourner les yeux !

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