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Un jour advint où Joe fut convoqué à l’infirmerie centrale du Navire.

Que c’est là une phrase merveilleusement simple en apparence ! Un personnage appelé « Joe », une infirmerie et un navire. Quoi de plus simple ? Et pourtant, que d’aventures, de chamboulements et d’angoisse cette petite proposition allait-elle déclencher ! Vous même peut-être avez-vous ressenti au coeur un petit pincement d’incertitude à la vue de ce « N » majuscule initialisant le mot « Navire » ? Quel manière de vaisseau éprouve donc la nécessité d’une telle initiale ?

Mais nous reviendrons plus tard sur cette majuscule menaçante. Contentons nous pour l’instant de montrer que cette phrase insignifiante aux conséquences effrayantes est une apte métaphore pour la situation qui nous préoccupe ici.

D’un côté en effet nous avons la majesté de l’Infirmerie centrale, ou du moins de ses messagers, membres d’une des hiérarchies les plus importantes du Navire et resplendissants dans leurs livrées presque uniformes. Dans le recoin du Navire où Joe et ses camarades résident, deux individus ainsi à peu près identiquement habillés, c’est presque une parade ! Observons donc les un instant. Voyez la combinaison blanche et verte de régulation, à peine froissée par les heures de voyage. Notez les godillots du meilleur plastique cirés avec soin. Regardez le surtout de caoutchouc galvanisé offrant protection à la fois contre l’humidité ambiante des Corridors et les tempêtes d’étincelle trop fréquentes dans ces parties peu entretenues du grand vaisseau. Admirez surtout les boutons de métal – de métal, Monsieur ! – fastidieusement polis qui brillent ça et la comme des étoiles. Non pas d’ailleurs que Joe ou ses compagnons aient jamais vu une étoile, l’accès aux hublots étant ce qu’il est.

De l’autre côté nous avons Joe, que lui aussi nous allons observer quelque peu ; encore que dans ce cas cela va demander un peu plus d’efforts. Dans la lumière diffuse du Corridor Tertiaire 3GS, où Joe et les siens résident habituellement, les messagers semblent briller de mille feux. Par contraste, Joe se contente de luire un peu : la propreté ni l’hygiène n’ont jamais été son fort et il présente à la vue – et à l’odorat – une sorte de couche huileuse. Il est plutôt sale, notre héro. Ne mentons pas : il est très sale. En fait, de ce qui est visible de lui au travers des haillons, seul l’oeil semble être à peu près propre, lavé régulièrement qu’il est par une larmoyance plus ou moins perpétuelle.

Aussi, alors que les infirmiers se tiennent droits, d’aucuns pourraient dire « majestueux », Joe est courbé et bossu. De plus, il se tient mal. Et il ne se déplace qu’en boitant. Un accident, survenu dans la plus petite enfance et depuis longtemps oublié, l’a laissé le possesseur d’une jambe déformée et à peine utilisable. C’est à cette infirmité qu’il doit sa position actuelle : Joe en effet naquit et passa ses premières années au sein d’une de ces tribus sauvages qui survivent encore non immatriculées dans certaines parties du Navire. (Mais enfin ! Il a quelle taille, ce vaisseau ?) Encore très jeune mais déjà trop lent, il fut un jour incapable d’échapper aux attentions plus ou moins bienveillantes des recenseurs officiels et, capturé, fut affligé d’un numéro matricule avec tout ce que cela implique : la nécessité de travailler, entre autre, et une position officielle tout à la base de l’économie locale.

Ce sont là des souvenirs que Joe n’évoque pas volontiers. Arraché ainsi très jeune à ce qui chez les siens passait pour de l’affection, il fut forcé très vite d’apprendre un langage nouveau et de le pratiquer à l’exception de tout autre. Il ne devait jamais vraiment s’intégrer dans la société officielle et demeura toujours un pariah : celui qui, parmi les sauvages imbéciles, ne fut pas même assez intelligent pour rester avec les siens.

 

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