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Revenons donc au présent et à la scène qui nous intéresse. Nous avons d’un côté, les messagers, splendides ; de l’autre, Joe, affreux. Ce dernier est seul désormais : ses soi-disant « camarades » ont déguerpi – la lumière vive disperse toujours les cafards. Comme c’est là le point de départ de notre histoire, il est important de ne pas faire d’erreurs : ce qui partout ailleurs demeurerait une inexactitude, transposé au commencement d’un récit devient facilement une tragédie.

Ne vous y trompez donc pas : ceci n’est pas une confrontation. Confrontez-vous le ver de terre que vous écrasez sous votre semelle ? Cette scène mérite à peine en fait d’être appelée un dialogue. Bientôt les messagers vont parler, c’est vrai, mais autant que Joe soit concerné ils pourraient tout aussi bien être les lions de Wittgenstein. La parole est possible, mais pas la communication.

Heureusement quelqu’un, dans la gigantesque hiérarchie administrative du Navire, a prédit cette éventualité.

L’infirmier parle donc. « Prenez, c’est pour vous » dit-il. Joe est trop infâme pour même être tutoyé. Un document est proféré, une lettre. Joe la regarde sans comprendre. Pour lui ? Il n’ose bouger. La situation semble bloquée. L’autre messager fait alors preuve à la fois d’un courage exceptionnel et d’une compréhension magistrale du problème. Il se saisit de la lettre, s’avance avec réluctance d’un pas et répète : « Prenez, c’est pour vous. Il y a aura bien quelqu’un ici qui pourra vous la lire ? »

Sale, boiteux, laid et, nous venons de le découvrir, analphabète, Joe est tout cela, c’est vrai. Il n’est pourtant pas entièrement idiot. Derrière cette façade douloureuse certaines conclusions se sont déjà formées. En des termes plus élaborés que ceux auxquels Joe est habitué, ces conclusions pourraient se résumer ainsi : « Cette rencontre ne fait plaisir à personne et il serait préférable pour tous ceux présent d’y couper court au plus vite. La façon la plus efficace d’atteindre ce but semblerait d’accepter cette lettre. Prend la lettre, imbécile ! Prend la lettre ! »

D’une main hésitante, il se saisit de la missive, prenant garde à ne pas toucher celle de l’infirmier. Il fait preuve un peu ainsi de cette forme de courtoisie qu’on trouve parfois chez les très dégoûtants, qui ne réalisent pas toujours qu’il serait plus courtois de se laver.

Les deux messagers esquissent un sourire de soulagement. Dans leurs fonctions d’infirmiers ils ont souvent eu à accomplir des tâches rebutantes et, au cours des années, ont développé à ce propos une technique et une philosophie : s’il faut le faire, faites le le plus rapidement possible, en y pensant le moins possible et en priant pour le meilleur. Cette approche, calculée précisément pour réduire la durée de toute expérience déplaisante, leur a toujours réussi. En ce qui concerne leurs patients, ou le pauvre Joe, les résultats furent souvent plus ambivalents.

Mais cela n’est pas leur problème. Ils peuvent maintenant rentrer chez eux.

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