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(Extraits du journal d’Hélène Rensherr)

 

15 Septembre 20XX.

Ils ont pris ma voiture hier, pendant la nuit. Ils ont forcé la porte d’entrée avec un pied-de-biche et ont pris les clefs que j’avais laissées sur la commode. Ce matin, je pouvais encore voir le pied-de-biche sur le trottoir. Je ne l’ai pas ramassé, bien sur.

C’est une voiture puissante, un modèle de sport, et je pense qu’ils l’ont pris pour s’amuser.

C’est ridicule, je le sais, mais je me sens coupable. Je n’aurais rien pu faire pour les en empêcher et il était bien sûr bien trop tard pour neutraliser la voiture. Retirer les roues ou le démarreur n’y aurait rien changé. Pas pour eux. Néanmoins je ne peux m’empêcher de penser que s’il leur arrive quelque chose, ce sera de ma faute.

Plus tard.

Je les ai vus. La porte forcée m’a réveillée et je suis descendue en pyjama. Ils ne m’ont pas vue, évidemment, et je suis restée à les observer. Ils étaient trois, je pense, et ne sont pas restés très longtemps. Ils se sont contentés d’explorer rapidement le rez-de-chaussée, ont pris les clefs et sont partis. Quelques instants plus tard j’ai entendu le ronronnement du moteur. Je n’ai pas eu le coeur de sortir sur le perron pour les voir une dernière fois.

Ils avaient l’air si jeunes. Ils sont si jeunes. J’espère qu’ils ne se feront pas de mal. C’est une voiture rapide. J’espère qu’il ne leur arrivera rien.

Plus tard.

Ce n’est pas leur faute, vous savez. Ils ne peuvent pas nous voir, depuis le Premier monde. Ils nous croient disparus, sans doute. Ils ne savent pas que nous sommes là. Pour eux, ce n’est pas du vol.

 

 

18 Septembre 20XX

C’est une amie, Eve, qui m’a conseillée de commencer un journal. C’est d’après elle une activité thérapeutique. Dieu, que je hais ce mot ! Le cliché, l’imprécision… C’est tout Eve, pourtant, ce mot. Eve croit dans le pouvoir des cristaux. Elle est de ces personnes qui se déclarent, non pas religieuses, mais spirituelles. Elle lit son horoscope et ne rit pas. Si mes enfants parlaient comme ça, je leur dirais… Mais je n’ai plus d’enfants, alors j’ai dit : « pourquoi pas ? » et me voici essayant de mettre des mots sur du papier. Je suis prête à essayer n’importe quoi.

Cela fait plus de deux ans maintenant qu’ils ont disparu.

20 Septembre 20XX

Il faut écrire tous les jours, m’avait dit Eve, autrement cela ne vaut pas la peine. C’est bien beau ça, écrire tous les jours, mais écrire quoi ? Je n’ai jamais écrit de journal, moi. Même adolescente, je n’en voyait pas l’intérêt. J’étais toujours occupée.

Et puis, je ne sais pas comment faire. Je ne connais pas les… les conventions. Suis-je censée m’adresser à quelqu’un. Je sais que certaines personnes commencent chaque entrée par un « Cher Journal… » mais cela me semble ridicule au plus haut point. Parler ainsi à une chose ? Et puis aussi, j’espère bien que personne ne me lira jamais !

Pourtant je ne puis me résoudre à écrire ainsi dans le vide ; alors c’est à vous que je m’adresse, même si je ne vous connais pas. La confession que je vais faire n’en est pas une pour vous, puisque vous lisez ces lignes ; cela rend la chose plus facile. Ce journal, comme l’offre de travail que j’ai acceptée le mois dernier, vous pouvez le considérer comme une bouée de sauvetage à laquelle je me raccroche désespérément. Me raccrochait. Si vous l’avez entre les mains c’est sans doute que j’ai perdu la partie et que ce qui reste de moi gît quelque part pas loin. Je suis désolée si je vous semble un peu mélodramatique. Il est difficile de parler de sa propre mort de façon légère.

Alors voilà, ô personne inconnue, si vous enquêtez sur ma mort, peut-être ces quelques pages vous aideront-elles, encore que tout ce que je puisse vous dire à ce stage de ma propre enquête, c’est : ne négligez pas l’hypothèse du suicide !

Dans ces conditions, peut-être convient-il que je me présente en quelques mots. Je m’appelle Hélène Rensherr, âgée de 46 ans et mère de deux enfants, Emilie et Loïc, ce qui est, je suppose, tout ce que vous avez besoin de savoir pour comprendre mon état d’esprit. Tant de parents désormais ont mis fin à leur jours ! Je travaille maintenant comme chef de projet pour le L.R.S., le Labo, un de ces projets que le J.P.L. a pris en charge après la Séparation. Notre domaine d’expertise est l’intégration de systèmes informatiques, principalement dans le cadre de la recherche spatiale.

Nous avons beaucoup de travail.

21 Septembre 20XX

Je les ai entendu dire : « Maman, qu’est ce qui… ? » et puis plus rien. Plus un son ne me parvenait et leurs bouches s’ouvraient et se fermaient comme celles des poissons rouges, sans qu’une parole ne s’échappe.

Apparemment, quand les mondes se séparent, ce sont les ondes sonores qui les premières ne parviennent plus à franchir la barrière. Mes enfants sont devenus muets bien avant que je comprenne quoi que ce soit.

23 Septembre 20XX

C’est une chose étrange, le chagrin. Je me souviens, quand j’étais enfant moi-même et que je pleurais. Il y avait toujours au fond de moi cette part analytique, analysante, comme un autre moi qui m’observait sans cesse et n’interrompait jamais son activité. Jusqu’au cœur des plus profondes colères, des plus gros chagrins, ‘elle’ se posait des questions : « Est-ce que c’est assez ? Est-ce que j’en ai fait assez ? Ais-je fait ce qu’on attendait de moi ? » ‘Elle’ était toujours surprise, aussi, quand je ne parvenais pas à m’arrêter.

C’est horrible à dire – je suppose que cela ajoute encore à la somme totale des chagrins – mais c’est encore un peu ainsi que je pleure mes enfants. Je pense que nous sommes tous devenus un peu fous après la Séparation. Je ne pense pas d’ailleurs que la société humaine ait vraiment encore récupéré. Nous nous sommes laissés aller à une orgie de chagrin dont nous payons encore le prix. Dès que nous avons eu la certitude que nos enfants étaient perdus à tout jamais, que tous ceux de moins de treize ans étaient restés pour toujours dans le Premier monde, nous avons commencé à pleurer et ne nous sommes jamais vraiment arrêtés. Pire encore, j’ose à peine le dire, beaucoup de ce chagrin avait une odeur distinctement artificielle ; nous nous sommes renforcé mutuellement dans notre douleur, nous tapotant le dos les uns des autres pour bien nous assurer de l’horreur de notre situation. Et alors même qu’individuellement nous nous livrions à ce devoir honteux d’accoucheurs du chagrin des autres, nous pouvions au même instant nous prélasser dans le confort douceâtre de savoir que quelqu’un bientôt – dans l’heure même peut-être – viendrait et se livrerait sur nous à la même opération et nous trairait de nos larmes.

Et cette partie ‘froide’ de moi-même se demandait continuellement : « Est-ce que c’est assez ? En ais-je fait assez ? Ais-je fait ce qu’on attendait de moi ? » Ce qui voulait dire tout simplement : « Va-t’on me penser sans cœur si j’arrête à la fin et recommence à vivre ma vie ? Si même je cesse pour un court instant de céder à la pression sociale, à ce besoin d’un chagrin public pour me consacrer à mes besoins particuliers, de manger, de respirer, de déféquer même, de ne connaître peut-être qu’une seule action qui ne soit salie de larmes et peut-être aussi, luxe suprême, de n’avoir ne serait-ce qu’un court instant de chagrin particulier ? »

Parfois, après toutes ces larmes, je me réveillais encore les joues mouillées, comme si je n’avais pas pleuré assez.

Je m’arrêterai là. Même dans les pages de ce journal intime, c’est plus prudent. La dictature du chagrin public n’est pas disparue, n’a fait que s’atténuer. Hier encore quelqu’un me disait : « Vous savez, ce sont les mauvaises mères qui ont causé la Séparation ! »

Plus tard.

Néanmoins, la science me manque. N’est-ce pas hérétique ? Peut-on se confesser d’un autre chagrin après qu’on ait perdu ses enfants ?

26 Septembre 20XX

J’avais toujours aimé savoir comment fonctionnaient les choses, les êtres, l’univers. Jeter un œil sur les mécanismes de l’horlogerie du monde. Mes mots croisés, mes sudokus, c’était la biologie, l’astronomie, la physique dans leurs formes diluées, rendues populaires par les maîtres de la vulgarisation, les Steven Jay Gould, les Hawkins, les Reeves. Je lisais un peu de tout dans toutes les disciplines, pouvait discourir sur la Théorie de l’évolution comme sur celle des quanta, comparer les mérites des différentes hypothèses sur l’origine de l’univers. M-theory, String theory, dans mes bons jours j’allais jusqu’à me tromper moi-même et prétendre comprendre vraiment ce dont je parlais avec tant d’enthousiasme.

Mais le jour de la Séparation a stoppé tout cela.

Il n’est plus désormais possible de se raconter des histoires, il n’est plus possible de simplement prétendre comprendre. L’essentiel des sciences modernes, quelque soit la discipline, est basé sur les mathématiques. Sans de solides connaissance en maths, il est impossible de réaliser ce qui se passe vraiment dans l’univers. Même en biologie, les avancées récentes – et par là je veux dire : des cinquante dernières années au moins – provenaient toutes de l’apport des statistiques et de la chimie. Des maths, encore.

Quand le jour de la Séparation est arrivé sans crier gare, la même pensée a du traverser la tête de tous les savants du monde : « On n’a plus le temps de jouer, les gars, » se sont-ils sans doute dit. « Plus le temps d’expliquer quoi que ce soit au grand public, plus le temps de raconter des histoires aux enfants, plus le temps de comparer l’espace temps à un grand matelas ou que sais-je encore ; il faut se mettre au boulot ! »

Et ils ont eu raison. Ils étaient la dernière génération. Les enfants étaient partis ; il n’y en aurait plus d’autres. Même ceux qui n’étaient pas encore nés avaient disparu du ventre de leurs mères. Même ceux qui allaient être conçus par la suite allaient disparaître, généralement entre le troisième et le quatrième mois de la grossesse. Il n’y aurait plus d’enfants. Il n’y avait plus que nous pour trouver la solution. Plus de temps à perdre !

Désormais, et je ne fais pas exception, le travail de la plupart d’entre nous – et par là je veux dire : la plupart des êtres humains sur cette planète – a, d’une manière ou d’une autre, quelque chose à voir avec l’accomplissement d’une tâche scientifique. Même s’il ne s’agit que de nourrir et de s’occuper des besoins élémentaires des chercheurs et de leurs assistants.

28 Septembre 20XX

Vous ne pouvez pas infliger un traumatisme pareil à l’humanité toute entière sans que celle-ci ne réagisse d’une manière ou d’une autre.

Et généralement, quand l’humanité réagit à quelque chose, ça veut dire : une guerre.

Étrangement, ce n’est pas une guerre mondiale. L’universalité de la catastrophe a, bien sûr, aidé. Quand nous sommes tous et toutes des victimes il est plus difficile de trouver un bouc émissaire. (Encore que certaines s’y essaient encore. « Les mauvaises mères » ! La salope ! J’en tremble encore !)

Et d’autres, comme d’habitude, ont refusé de voir les choses en face. Les conneries habituelles ont été ressorties des placards, où elles avaient à peine eu le temps de ramasser la poussière. On a beaucoup parlé de Dieu, si je me souviens bien.

La situation est pourtant claire : nos enfants sont partis quand les mondes se sont séparés. D’un côté les adultes, de l’autre tous ceux de moins de treize ans. Pourquoi ? Je ne sais pas. Oh, certains physiciens, quand ils peuvent condescendre à nous parler, utilisent des expressions comme « quantité de l’expérience quantique » et « choix basés sur la qualité de la conscience » mais ils savent bien que ça ne veut rien dire et, pour ma part, je n’ai pas la formation nécessaire pour y rien comprendre. Je le sais désormais. Mais ce que je comprend, c’est cela : Dieu ne nous les ramènera pas. L’univers ne se raccommodera pas tout seul. Il n’y aura pas de miracle. Si nous voulons revoir nos mômes, il va falloir nous battre, tous ensemble pour une fois.

Nous avons donc un ennemi commun. Cela aussi a du aider. Que cet ennemi commun soit l’Univers tout entier ne nous a pas vraiment fléchis : nous nous battions pour retrouver nos enfants, pour le future de notre race, pour l’idée même d’un avenir.

C’est quelque chose à voir quand même, qu’un monde entier qui se bat.

Tout d’abord nous nous sommes unis. C’était le premier pas, l’étape logique. C’était aussi la meilleure réponse aux quelques uns qui croyaient encore aux conspirations : « Vous ne nous croyez pas ? Et bien venez ici ! Venez voir ! Toutes les frontières sont ouvertes désormais. Tout aura disparu dans une génération ou deux de toute façon. »

Nous avons créé l’Alliance : les savants à nôtre tête, avec carte blanche et une seule mission. Rendez nous nos enfants.

Cette unification n’est pas finie mais nous sommes sur la bonne voie. Il y a toujours des récalcitrants évidemment, des gens que nous ne pouvons pas convaincre, qui ne voient pas que la méthode scientifique est la meilleure chance que nous ayons de réussir, que le problème est global et que la solution sera globale aussi. Il y a trois ans, j’aurais dit, c’est une affaire de conviction, d’éducation ; ils ne sont pas si nombreux et avec un peu de temps nous parviendrons à leur faire comprendre. Mais nous n’avons pas le temps. Les deux univers jumeaux se séparent chaque jour d’avantage. C’est maintenant qu’il faut agir.

Alors nous faisons la guerre.

Ce n’est pas un gros problème. Cela ne ralentit pas vraiment nos recherches : pour l’instant, les savants n’ont pas encore besoin des ressources qui sont ainsi utilisées et cela nous gagnera sans doute beaucoup de temps dans le future, quand une solution aura été trouvée et devra être mise en place sur toute la planète.

 

30 Septembre 20XX

L’Alliance se bat encore sur de nombreux fronts mais cela ne durera pas longtemps. Le Soudan est près de tomber, comme La Libye et l’Égypte avant lui. Les Européens avancent par le Nord et l’Est ; les forces de la RSA s’avancent par le Sud. Ils laissent derrière eux un paysage dévasté et un nombre de morts effroyable. C’est la politique de la terre brûlée, cette fois-ci déployée par les conquérants. Mais au moins les deux armées se retrouveront à Khartoum avant la mi-juin et la guerre en Afrique sera alors virtuellement terminée.

En Amérique du sud l’Argentine s’effondre elle aussi. Outre les émeutes quotidiennes dans les rues de Buenos Aires et de la plupart des villes importantes, les armées brésiliennes avancent à grands pas. Le Brésil, l’agent principal de l’Alliance en Amérique latine, agit selon les termes dictés par celle-ci : pas de quartiers ! Nous serons de toutes façons tous morts dans une ou deux générations.

Aux États-Unis, c’est la même chose. La liberté de conscience si chère aux américains a été, si ce n’est abolie, du moins sévèrement limitée. Toutes les églises où l’on prêche contre l’Alliance et ses buts ont été rasées, leurs congrégations dispersées, leurs pasteurs et leurs leaders arrêtés.

Mais la grande nouvelle aujourd’hui vient de l’Est. La chute d’Islamabad ce matin. Enfin la chute… Islamabad a été plus ou moins rasée par un nombre encore inconnu de têtes nucléaires de faible et de moyenne puissance plus, il semblerait, un certain nombre de « Rods from God », ces armes cinétiques déployées depuis orbite basse, dont les américains viennent de révéler qu’elles existaient après tout. Plus de la moitié de la ville – principalement l’Islamabad historique et certaines parties jugées « sensibles » de Rawalpindi – a été entièrement oblitérée, « vitrifiée » comme certains aiment à le dire. Le reste…

Il y a très peu d’images disponibles pour l’instant mais il n’est pas difficile d’imaginer le reste.

Ce n’est pas important. Je veux le répéter sans cesse pour m’en convaincre : ce n’est pas important. Plus rien n’est important. Cela fait plus de deux ans ! Les crétins aux cœurs tendres  qui protestent et pleurnichent ne s’en rendent-ils pas compte ? Deux ans !

Nous n’avons plus d’enfants ! Nous ne pouvons plus faire d’enfants sans qu’ils ne soient arrachés de nos ventres et jetés à moitié formés et mourants sur les trottoirs et les planchers du Premier monde ! Dans cinquante ans il ne restera plus rien de la race humaine. Pour éviter cela, TOUT est permis. Tous les moyens sont bons. C’est la position de l’Alliance et c’est la seule viable. Nous n’aurons qu’une seule chance et chaque jour qui passe entraîne celle-ci un peu plus loin de nos mains. Il faut agir et agir vite et tout ce qui nous distrait et tout ce qui nous retarde doit être éliminé.

Plus tard.

Des armes cinétiques en orbite, l’usage de missiles nucléaires contre le Pakistan. La Chine a du donner son accord ; ce n’est pas possible autrement. Les Chinois ont depuis le début accepté de collaborer au niveau scientifique avec l’Alliance mais ils étaient toujours restés à l’écart de nos opérations militaires. Décidés, semblait-il, à mourir en paix dans le calme et la discipline, et ce qu’ils imaginaient sans doute être une forme de dignité.

Je me demande ce qui les a poussé à sortir, même si peu, de leur isolement ?

(…/…)

21 Janvier 20XX+1

Comme la plupart des parents, je suppose, je dors mal.

Ceux qui doutaient encore que la Séparation est un catastrophe continuelle peuvent arrêter de douter maintenant. La progression est désormais visible à l’oeil nu. Auparavant, il était possible encore de reconnaître les traits et les détails des vêtements de nos enfants mais cela devient de plus en plus difficile. Depuis six mois déjà ils n’apparaissent plus que la nuit. J’ai pensé longtemps que toute lumière trop vive dissipait leurs images mais quelqu’un ce matin, au Labo, a pris le temps de m’expliquer que ce n’était pas le cas, que c’était une question de polarisation et que celle du Soleil était un mauvais type de lumière, tout simplement.

Plus tard.

Mon amie, Eve, avait raison. Ça rend les choses plus facile que de s’adresser à quelqu’un.. Peut-être vous a t’il semblé morbide que je m’adresse à vous. Sans doute aussi trouvez-vous incroyable ma présomption. Le monde n’est pas en bon état, c’est le moins que l’on puisse dire. Qui me dit que quelqu’un prendra la peine d’enquêter sur mon décès ?

Je ne vous ais pas dit grand chose par exemple sur le jour de la Disparition. Vous savez ce qui s’est passé ce jour là, évidemment, mais sans doute pas l’expérience que j’en ai eu. On hésite à rouvrir les vieilles blessures. Pourtant ce n’est pas à moi de décider ce qu’il vous convient de connaître à mon sujet. Cela fait deux ans que je vous écris maintenant. Si vous devez savoir quelque chose, autant que vous sachiez tout. Les morts n’ont pas le droit à la pudeur.

Elle a dit : « Maman, qu’est ce qui… » et puis ce fut fini et je ne devais jamais plus entendre sa voix. Dès le départ, il était évident qu’elle ne me voyait plus. Elle regardait partout d’un air affolé. J’avais dû lui sembler disparaître comme ça, d’un coup.

J’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle n’était plus là. Il n’y avait plus que son image en face de moi et mes mains passaient au travers. Le petit jouait encore sur la pelouse, il ne s’était rendu compte de rien. Prise de panique, j’ai voulu l’agripper lui aussi, avec le même résultat. La même absence de résultat. Je sais que c’est un cliché mais à cet instant j’ai réellement cru devenir folle. J’ai cru être folle déjà.

J’ai couru à l’intérieur de la maison pour chercher mon portable, avant de revenir aussi vite que possible. Je n’osais pas les quitter des yeux. J’ai appelé la police, bien sûr, mais je sais maintenant que je n’étais pas la seule : le téléphone a sonné longtemps sans qu’on me réponde. Émilie a pris la main de son petit frère et l’a arraché à ses jouets pour l’emmener  à l’intérieur. Je sais qu’elle me cherchait encore. Elle m’appelait. Sa bouche s’ouvrait et se fermait. On pouvait voir « Ma-man ». Je vous l’ai dit : comme un poisson rouge. Les idées qui vous viennent dans ces moments là !

Une fois dans la cuisine, elle a assit le petit et lui a donné quelques biscuits. Moi, j’étais paniquée, bien sur, mais Émilie était calme comme tout. Peut-être a t’elle pensé que je lui jouait une farce ? Elle a pris le téléphone de la maison et a appelé son père, je crois. J’ai cru reconnaître le numéro. Mais il n’a pas répondu et elle raccroché. En un instant ma terreur s’est transformée en une rage effroyable : pourquoi n’avait-il pas répondu ? Il ne se sépare jamais de son portable !

Mais elle avait commencé un nouveau numéro et, cette fois, j’ai reconnu le mien. J’avais toujours mon portable à la main : il sonnait encore sans obtenir de réponse au commissariat du coin. J’ai raccroché en hâte et j’ai regardé ses petits doigts presser les boutons l’un après l’autre sur le combiné de la cuisine. Elle n’a pas fait d’erreurs mais mon téléphone n’a pas sonné.

Nous sommes resté là longtemps, tous les trois. Le petit avait dû se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Il pleurait.

Un mouvement enfin a attiré notre attention, dehors, à travers la fenêtre. D’un geste, Émilie a ordonné à son frère de rester où il était et nous sommes sorties, toutes les deux. La peur, la peur panique que j’avais déjà éprouvée auparavant m’était revenue d’un coup. Elle me tordait les entrailles.

La rue était pleine d’enfants ! Des dizaines de mômes qui marchaient et couraient et criaient et cherchaient leur parents !

J’ai essayé d’en attraper un, puis deux, puis trois mais ils étaient tout comme les miens : des images dépourvues de substances.

D’autres adultes étaient là eux aussi. Une de mes voisines, à quelques mètres de moi n’avait pas plus de chance : ses bras passaient au travers des mômes comme s’ils n’étaient fait que de fumée. Elle ne se rendait pas compte que ça ne servait à rien.

Je suis allé la rejoindre et je l’ai prise dans mes bras. Je la connaissais à peine mais, à ce moment-là, j’aurais donné n’importe quoi pour toucher un autre être humain.

Un moment s’est écoulé ; Madame Lamuire ne faisait que demander sans cesse « Les enfants. Vous avez vu les enfants ? » comme un mantra, une incantation vide de sens à force d’être répétée. Elle était plus âgée que moi : elle avait deux filles déjà adultes et trois petits enfants. Je savais qu’elle gardait ceux-ci parfois, pendant la journée.

Je ne voulais pas la laisser toute seule mais moi aussi j’avais des enfants, il fallait bien que je m’occupe d’eux. A cette pensée je tournai la tête pour trouver Émilie.

Émilie ! Je ne pouvais la voir nulle part, ni dans la rue, ni dans le jardin !

Je me suis mise à courir, d’un bout de la rue à l’autre. Je ne pouvais pas m’arrêter, je regardais les enfants, tous les enfants, essayant de reconnaître ma fille. Je courais à travers les enfants dans ma hâte et sans qu’ils se rendent compte de rien !

C’est la fatigue, l’essoufflement qui après un temps m’ont forcée à m’arrêter, à réfléchir. Émilie n’est pas idiote, me suis-je dit, elle ne laissera pas son petit frère tout seul. Je suis revenue vers la maison.

Ils étaient là, dans la cuisine, tous les deux.

Je me suis assise. La course à travers les rues, la peur, le soulagement, tout cela m’avait coupé les jambes. J’ai parlé. Déjà, je savais bien qu’ils ne m’entendrais pas mais il fallait que je leur parle. Peut-être que quelque chose passerait, malgré tout ?

« – Il ne faut pas partir, Émilie. Il faut rester à la maison. Le réfrigérateur est plein et vous avez tout ce qu’il vous faut. Quelqu’un viendra bien s’occuper de vous. Ne vous inquiétez pas. » J’ai répété cela je ne sais combien de fois, plus pour m’en convaincre que parce que je croyais pouvoir me faire entendre. Je devais ressembler à Madame Lamuire avec ses : « Les enfants. Vous avez vu les enfants ? »

Peut-être vous souvenez vous? Ils semblaient si réels, dans les premiers temps. De nos jours, leurs contours sont devenus un peu flous et ils ont perdu toute couleur mais durant ces premières semaines il était impossible de croire qu’ils n’étaient pas vraiment là. A tout moment on tendait le bras pour les toucher. Plus d’une fois je me suis surprise à m’excuser auprès d’Émilie ou de Loïc après que ma main soit passée à travers leur substance d’ombre ! Comme s’ils pouvaient m’entendre…

Je vous dis ça parce que là, assise dans la cuisine, à parler et à regarder mes enfants, il m’a fallu un temps fou pour me rendre que je n’étais pas vraiment assise sur une chaise, comme je le croyais ; j’étais assise à travers une chaise ! La jambe de la chaise occupait le même espace que mon mollet et en ressortait au niveau de la cheville. Une des extrémités du dossier recourbé émergeait de ma poitrine. Je me suis levé d’un coup : il y a avait deux chaises ! Celle que j’avais déplacée en m’asseyant et l’autre, la chaise originale si vous voulez, sur laquelle je n’avais plus la capacité d’agir.

J’ai voulu en avoir confirmation : j’ai ouvert des portes, déplacé des meubles et des objets à travers toute la maison et à chaque fois c’était la même chose. L’original restait sur place sans que je puisse l’influencer.

J’ai désespéré alors. Si quelque chose ou quelqu’un pouvait enlever nos enfants, ou les déplacer ou je ne sais quoi encore, c’était déjà quelque chose. Mais un monde tout entier ? Toutes les choses réelles ? Je suis allée dans le jardin, j’ai saisi une pelle et j’ai creusé un trou au milieu de la pelouse. J’ai du m’arrêter bientôt : il y avait un trou et pas de trou, tout à la fois, au même endroit, au même moment. Je me suis demandée : si nous décidions de raser une montagne, se dresserait-elle là, toujours visible mais au-delà de notre atteinte ?

Je le sais maintenant, nous aurions pu détruire la lune et elle se serait toujours levée le lendemain. Il me fallut attendre plusieurs semaines avant que d’entendre pour la première fois l’expression Premier monde pour désigner l’endroit où nos enfants vivaient mais j’ai compris ce jour là l’essentiel de la situation. Le monde s’était divisé, comme une bactérie ou une cellule durant la mitose, nous étions partis d’un côté et nos enfants de l’autre.

22 Janvier 20XX + 1

Vous pouvez deviner la suite, je pense. Les enfants ont été braves. Ils sont restés quatre jours seuls dans la maison. Le premier soir, l’électricité a été coupé et ils sont restés dans le noir. Néanmoins, Émilie a mis son petit frère au lit après lui avoir fait son dîner. Elle a dormi dans le canapé du salon. Je suppose qu’elle s’attendait à ce que, à tout moment, je passe la porte d’entrée…

Quatre jours, c’est le temps qu’il lui a fallu pour perdre la foi en ses parents. Ça fait longtemps, quand vous y pensez. Le matin du quatrième, elle s’est rendu compte que la nourriture commençait à manquer, que les provisions dans le réfrigérateur ne sentaient plus vraiment bon. Qu’il n’y avait d’adultes nulle part. Que ses parents ne reviendraient sans doute pas.

Je suis restée avec eux tout ce temps. Patrick était venu me relever une fois ou deux pour me permettre de dormir. Mais une heure de quasi-coma, ici ou là, c’était tout ce que j’étais parvenue à attraper. Quand Émilie a boutonné le manteau de son petit frère et qu’ils sont sortis dans la rue, il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce qui se passait. Quand j’ai réalisé, j’ai attrapé mon portable et je suis sortie derrière eux.

Étrangement, les enfants avaient déjà commencé à s’organiser. Les plus vieux avaient pris les commandes avec une facilité un rien impressionnante. L’un d’eux a repéré Émilie et Loïc cet après-midi même et les a emmené avec lui. Ils avaient pris contrôle d’une galerie marchande et de quelques immeubles. Certains, autant que je puisse m’en rendre compte, tentaient de forcer les portes des maisons et des appartements où nourrissons et bébés avaient été emprisonnés. D’autres s’occupaient des plus jeunes ou cherchaient de la nourriture pour tous. D’autres encore, comme celui qui avait trouvé les deux miens, patrouillaient les rues à la recherche des égarés et des désorientés.

Ils étaient mieux organisés que nous, ces enfants.

Dans notre monde, c’était le chaos.

Plus rien ne fonctionnait, personne ne comprenait ce qui se passait, tout le monde marchait dans les rues à la recherche ou à la suite de leurs enfants. Il n’y avait rien d’organisé.

Ils faisaient tous comme moi.

Il ne m’a fallu que trois jours pour les perdre.

Trois jours pendant lesquels je les ai suivi d’abri en abri, de maison en maison, de groupe en groupe. Ils dormaient ici ou là mais, moi, je n’osais pas. Mon téléphone était mort depuis longtemps ; la batterie à plat et trop de pannes de courant pour pouvoir la recharger. Personne ne savait où j’étais, où nous étions. C’est incroyable ce que ça peut marcher, après tout, à cet age ! Je pense qu’ils nous cherchaient toujours. Un soir, je les regardais dormir paisiblement et j’ai dû somnoler. Je me suis réveillée, il faisait grand jour et ils étaient partis.

Je les ai cherché pendant des semaines, des mois même. Je ne suis pas sûr d’avoir jamais arrêté. Personne n’a pu m’aider, personne ne les a jamais reconnu.

J’avais réussi à prendre une photo, avant que mon portable ne me laisse tomber. Je la regarde en ce moment. Ils venaient juste de quitter la maison et, parvenus au bout de la rue, s’étaient retourner pour la regarder. Ils avaient tous les deux cet air résolu qui vous fait sourire parfois quand les enfants l’adoptent. C’est si difficile à prendre au sérieux, un enfant. Toute son existence semble être imaginée, toute sa vie, un fantasme, une aventure perpétuelle. Il ou elle ne semble vivre que dans sa tête ou que par vous. Comment prendre au sérieux un tel être ?

Et pourtant, je les regarde en ce moment. Sur l’image, ils ont la tête à moitié tournée, les mâchoires serrées, le regard plein d’une volonté que je ne leur avait jamais connue et je ne parviens pas à rire, ni même à leur sourire. Je ressens quelque chose, à chaque fois que je la regarde, cette photo : une lueur d’espoir peut-être, la certitude irrationnelle qu’ils ont tout deux ce qu’il leur faudra pour survivre dans le Premier monde. Jusqu’à ce qu’enfin nous puissions les ramener à nous, ou les rejoindre.

Émilie avait neuf ans, quand j’ai pris cette photo. Et Loïc, sept.

25 Janvier 20XX+1

Ça va mieux aujourd’hui et et je commence lentement à sortir de l’humeur noire qui m’avait enveloppée ces derniers jours. Cela m’arrive parfois. De grands moments gris qui m’enveloppent et me serrent comme une camisole de bure ou de lin. Tout est rêche, abrupt et cru, désagréable. Et pourtant le monde entier dans ces moments semblent étouffé, comme vu au travers d’un brouillard ou d’une myopie.

Elles ne sont pas nouvelles, ces périodes. Je ne peux même pas blâmer la Séparation. J’ai connu ces humeurs toutes ma vie. Mais au moins, auparavant, j’avais mes enfants pour me ramener au réel. De nos jours, je me force à bosser. J’attend. Ça passe toujours.

(…/…)

17 Juin 20XX+1

Evidemment ils ont eux aussi des enfants, maintenant. De petites silhouettes que nous ne parvenons qu’à peine à discerner. Et cela uniquement pendant les nuits les plus claires, celles où la lune est la plus propice.

Je devrais être horrifiée ; ils sont si jeunes après tout ! Les plus vieux ont à peine quinze ans. Mais en fait, je ne sais pas pourquoi, la nouvelle me réjouit. Peut-être est-ce parce que, tout à coup, ils ne sont plus seuls.

Nos enfants ne sont plus seuls.

(Pendant les 3 années qui suivent le journal d’Hélène Rensherr ne nous apprend que peu de choses sur son état d’esprit et il n’a pas paru important d’en inclure des extraits ici. Hélène ne fait que très peu mention de ses enfants ou de son ex-mari durant ces années. Le travail qu’elle accomplit au « Labo », le Laboratoire de Recherches Spatiales, est le sujet sur lequel elle revient le plus souvent. Le LRS, sa « maison mère » le JPL et les projets sur lesquels ils travaillaient appartiennent désormais au domaine de l’histoire, ou de ce qui en reste, et sont bien connu du lecteur.

Nous la retrouvons maintenant cinq ans après la Séparation.)

 

10 Mai 20XX+4

Pourquoi se battent-ils encore ? Certainement ceux qui se battent doivent connaître quelque part un espoir ? Personne ne se bat quand il n’y aucune chance de réussite. Nous allons tous mourir et il ne restera plus rien de nous. Plus personne même pour se souvenir de nous. Quel espoir ont-ils donc ?

(…/…)

 

3 Aout 20XX+4

Quelle belle promenade j’ai fait la nuit dernière ! Les rues étaient pleines de gens, ici et dans le Premier monde. C’est que je ne suis pas seule à me promener ainsi, dès que le soleil se couche. Cela fait longtemps qu’on ne voit plus les enfants en plein jour, la lumière du soleil les efface mais la clarté de la lune ou celle, artificielle, des réverbères les révèle bien. Vous ai-je dit qu’ils ont remis en marche l’éclairage public ? Je suis si fière d’eux, mes petits.

Au début, je suppose que, comme tout le monde, je cherchais mes enfants mais cela fait cinq ans maintenant. Comment pourrais-je reconnaître Émilie ou Loïc dans les silhouettes imprécises des jeunes gens qu’ils sont devenus ? Alors j’ai renoncé, je suppose. Maintenant je me contente de les regarder tous, la nuit. Des nuits entières parfois. (Ne dorment-ils jamais ?) Ce n’est pas trop mal. C’est comme si l’enfance entière de l’humanité m’appartenait.

Une chose étrange pourtant, la nuit dernière. Comme il y avait beaucoup de gens dans nos rues, autant que dans celles du Premier monde, il m’a fallu pas mal de temps pour m’en rendre compte. Il n’y avait que des garçons dans les rues, pas de filles. Je me demande bien ce qu’elles faisaient.

 

7 Août 20XX+4

Les filles sont revenues hier pendant quelques heures.

10 Août 20XX+4

La même chose encore. Que des garçons pour la troisième nuit consécutive ; que des Loïcs, pas d’Émilies ! Je me demande bien ce qui se passe.

 

12 Août 20XX+4

Toujours pareil.

15 Août 20XX+4

Ce que je préfère, ce que tout le monde préfère, c’est la clarté lunaire. Pour je ne sais qu’elle raison – et je ne saurai jamais, maintenant que j’ai renoncé à mon enthousiasme pour les sciences – plus que toute autre elle nous révèle les détails du Premier monde. La lune est traîtresse bien sur, maintenant que les climats de nos deux Terres commencent à diverger, on ne peut plus tant lui faire confiance et s’attendre à ce qu’elle apparaisse aux deux endroits au même moment. Mais quand c’est le cas, quand on peut être le témoin d’un tel moment magique, la lumière de la Lune revêt tous ces garçons d’étranges lignes et de flammes qui les habillent d’une telle beauté imprécise que j’en pleure parfois jusqu’au matin.

 

17 Août 20XX+4

Ils sont tout le temps dans les rues, de nos jours. Avec leurs hanches minces et leurs épaules larges, ils sont faciles à reconnaître. Ils ont l’air éclatant de santé. Ils bougent comme des panthères !

Mais où sont donc les filles ?

 

25 Août 20XX+4

J’ai posé la question mais on se refuse à me répondre. C’est plus que le silence habituel  et un rien dédaigneux de nos nouveaux maîtres : c’est le refus même d’envisager l’existence d’un problème. Nous les avons mis à notre tête, ces savants, parce qu’ils pensent mieux que nous mais, vous voyez, ils ne savent pas mentir.

On nous cache quelque chose…

2 Septembre 20XX+4

Toujours pareil. Je continue à enquêter mais je me heurte à un mur.

13 Septembre 20XX+4

Voilà ce que je sais, ce que j’ai pu apprendre sur le Web et ailleurs : le phénomène est localisé. Seuls la France, la Belgique francophone et une partie du nord de l’Italie sont touchés. Dans ces endroits, et nulle part ailleurs, les filles ont disparu depuis presque deux mois. Partout ailleurs, elles sont toujours présentes, tout autant, peut-être même plus qu’avant.

(Plus qu’avant la Séparation dans certains pays, c’est certain. Le Moyen Orient semble avoir connu une petite révolution en la matière.)

Ça me rassure un peu, d’une certaine façon : si le phénomène est local, ce n’est donc pas un problème physique. Pas une nouvelle Séparation, je veux dire.

(…/…)

2 Décembre 20XX+4

J’ai reçu une visite, hier soir. Trois hommes ont sonné à ma porte au moment où je m’apprêtais à sortir. Ils sont entrés sans attendre mon invitation. Costauds, sérieux, effrayants. Officiels.

Je suppose que j’ai du trop m’agiter, poser trop de questions. M’approcher trop de certaines des choses que notre gouvernement veut garder secrètes. Ils ne m’ont pas dit quoi mais je peux deviner. Ils ne m’ont dit que très peu de choses d’ailleurs, se contentant de me poser des questions sur certaines personnes de ma connaissance qui ont disparues récemment. Il était clair qu’ils se foutaient de mes réponses.

Idiote que je suis, il m’a fallu plusieurs minutes pour comprendre où ils voulaient en venir.

Ils ne m’ont fait aucun mal. Ils n’ont jamais fait allusion aux revolvers qu’ils portaient tout trois à l’aisselle. Ils n’ont à aucun moment prononcé le mot ‘enfants’ et certainement pas le mot ‘filles’.

Ils m’ont laissée terrorisée et déterminée à me taire désormais.

Plus tard.

J’ai commis une erreur fatale, vous voyez. J’ai oublié.

Je bosse avec ces gens. Tous les jours je vois ces chercheurs en blouses blanches aux cheveux mal coiffés. Ces hommes et ces femmes, à l’air si inoffensif, souvent bien plus jeunes que moi cherchent à établir communication avec le Premier monde, vous savez. Ils bossent jour et nuit, parvenant à peine à s’arracher à leurs ordinateur ou à leur banc de travail pour une tasse de café ou un sandwich. Ils travaillent si dur parce qu’ils cherchent à nous rendre nos enfants !

J’avais oublié l’Argentine et l’Irlande. J’avais oublié le Soudan et la Route de Khartoum.

J’avais oublié à quel point ils pouvaient être impitoyables quand ils avaient raison.

J’avais oublié Islamabad.

(…/…)

8 Août 20XX+5

Hier, c’était l’anniversaire. Cela a fait un an qu’on a plus vu les filles. La censure tient le coup pourtant et les gens n’en parlent qu’à voix basse. Moi, je n’en parle pas du tout.

(…/…)

17 Mars 20XX+7

Ils semblent être en guerre aussi, là-bas, dans le Premier monde. Voilà que tout d’un coup notre gouvernement a relâché toute censure. Cela fait un mois environ et nous ne savons toujours pas pourquoi. Mais il est désormais possible d’obtenir une vision d’ensemble de la vie de nos enfants.

( A part pour les filles. Je veux dire, c’est peut-être possible mais je n’ai toujours pas demandé à propos des filles. J’ai un peu honte de moi. Non, j’ai très honte de moi. Je demanderai, je demanderai demain ! )

Quoi qu’il en soit la France est en guerre, c’est certain, et prise entre deux feux. A l’Ouest une armée, sans doute Britannique, a d’ors et déjà pris Nantes et établi une tête de pont dans la campagne avoisinante. Depuis, pourtant, ils semblent avoir à peine bougé, se contentant d’apporter tonnes après tonnes d’équipement lourd. Chars d’assaut et artillerie d’après nos experts militaires. (Je ne sais comment ils peuvent être si surs d’eux sans actuellement voir ces engins. Seuls, de tout le premier monde maintenant, les enfants nous sont visibles, après tout.)

A l’Est les Allemands – sans doute – ont pris Metz et Strasbourg sans crier gare. Mais ils semblent vouloir contourner Paris. Ils ont fait un crochet comme pour passer au sud de la Capitale. Peut-être veulent-ils faire la jonction avec les Britanniques avant que de pousser vers le Nord ? Comment savoir ? Comment espérer comprendre quelle conception de la stratégie une masse de gosses livrés à eux-mêmes ont pu développer ?

(…/…)

12 Juin 20XX+7

Il est difficile de savoir comment va la guerre, même maintenant que la censure a été relâchée. Les combats généralement n’ont pas lieu la nuit qui est le seul moment où nous pourrions les voir. Souvent nous ne savons même pas avec certitude où le ‘front’ se situe exactement.

Souvent la seule indication qu’une bataille majeure ait eu lieu se trouvera dans le nombre des blessés et des morts qui sont rapatriées sur les lignes arrières.

C’est d’ailleurs pour cela que notre propre gouvernement a relâché sa politique de censure des informations en provenance du Premier monde : ils ont besoin de nous. Ils ne parviennent plus à s’informer efficacement de ce qui s’y passe. Telle est la confusion que les moyens habituels n’y suffisent plus. Ils auront besoin de beaucoup plus de gens pour collecter et analyser les données. Un appel a été lancé.

Je ne sais pas quoi penser.

(Cette entrée fut la dernière pour l’année (X + 8). Madame Rensherr ne reprendra son journal que dans le courant de l’année suivante)

 

2 Mars 20XX+8

Oh mon Dieu ! Je suis tellement fatiguée ! Je n’aurais jamais du accepter cette mission. Je n’aurais jamais du rejoindre le front.

Ce ne sont plus nos enfants. Ce sont des spectres qui se battent. Des masses d’ombre qu’on reconnaît à peine comme des corps humains brandissent des armes qu’on ne peut plus voir et se massacrent sans pitié.

Ils se battent la nuit maintenant ; ils s’infligent des blessures effrayantes avec des lames invisibles. Une silhouette indistincte se dresse d’un coup devant vous avant que de s’écrouler à vos pieds. Vous accourez mais il n’y a rien que vous puissiez faire : ils ne vous vois pas, ils ne vous entendent pas. Ils ne savent même pas que vous êtes là.

Et puis, peut-être, la lumière change, pour on ne sait quelle raison, et pour un temps très court, une fraction de seconde peut-être, un visage enfantin vous apparaît, avec une soudaineté qui vous choque. Un visage déformé par la peur et la douleur.

Et puis plus rien.

Plus tard.

Je me souviens encore de ce pied-de-biche devant ma porte, il y a neuf ans. Je ne pouvais pas le toucher, évidemment. Mais je pouvais le voir. Il était si clair, si évident, là sur le gravier de l’allée.

Je ne m’étais pas rendu compte à quelle point la situation avait empiré. Nous ne reverrons jamais nos enfants.

7 Juillet 20XX+8

Il y a presque un an de cela, j’ai demandé un congé et j’ai quitté le Lab. Personne ne m’en a empêché.

Nul n’en dit rien évidemment, il n’y a pas eu d’annonce officielle, pas de conférence de presse ; même le bouche à oreille reste muet sur ce sujet. Pourtant la connaissance peu à peu se propage, plus par osmose que comme une rumeur. Le projet est un échec. Quel projet ? Tous les projets, ceux qui devaient nous ramener nos enfants. Ils s’épuisent l’un après l’autre. Ils s’essoufflent et s ‘arrêtent et ne sont pas remplacés.

Alors j’ai demandé un congé ; j’ai quitté le Lab. et je suis allé voir la guerre.

Ce fut sans doute la plus grande erreur que j’ai jamais commise.

Au début, ils ne se battaient pas la nuit et nous ne pouvions voir ni comprendre grand chose. Mais ils ont vite appris que la nuit donne beaucoup d’avantages aux assaillants. Oui, en matière de guerre ils ont appris vite et énormément. (Et pourquoi pas après tout ? Ils ont tous nos livres et tous nos films et aussi tous nos jeux : théoriquement ils peuvent apprendre de la guerre tout ce que nous en savons, à part cette chose importante que nous ne sommes plus là pour leur enseigner. Qu’il vaut mieux ne pas la faire.)

Rapidement donc, nous avons pu observer leurs batailles qui sont d’une férocité effrayante, inhumaine. Ils se battent avec des lames ! Des épées, des couteaux, des machettes, des haches ! Pourquoi ? Personne ne sait. Ils doivent avoir des armes à feu. Ils ont amené des machines. Pourquoi ne les utilisent-ils pas ? Imaginez la Première guerre mondiale sans fusils ni canons.

Mais assez des batailles, je ne veux plus penser aux batailles. Je ne sais plus quoi penser. Parlons plutôt du camp.

Le camp suit le front et, dans notre cas, cela veut dire vers l’Ouest où les Français sont occupé à réduire la tête de pont établie à Nantes. Nous quittons le camp à la tombée de la nuit, parfois plus tôt si nous avons de la route à parcourir. S’il pleut, ou si le ciel est couvert, nous restons dans les rues où il y aura toujours plus de lumière artificielle. S’il fait beau et que nous pouvons compter sur la clarté de la lune ou même sur la lueur des étoiles nous nous dirigeons vers la campagne.

Armés de compas, de cartes et de carnets de notes, nous arpentons les champs de bataille.

Quand nous revenons au petit matin – ils se battent toujours mais le soleil désormais les efface – nous restons pour la plupart quelques heures sans parler. Nous relisons nos notes et nous remplissons nos rapports, puis nous allons nous couchez et autant que je sache nous restons là, dans nos lits, toute la journée, les yeux ouverts sans dormir.

Nous sommes tous d’une maigreur effrayante.

L’atmosphère dans le camp est horrible et plus d’une fois j’ai eu peur que la guerre du Premier monde ne fasse irruption dans le nôtre. Il y a quelques mois, nous travaillions tous ensembles, unis par un espoir commun et une douleur commune. C’est bien fini maintenant.

Nous, les Français restons à l’écart de tous les autres et les regardons d’un œil mauvais. Moi-même, qui me suis toujours considérée une pacifiste, j’ai du mal à repousser les envies de meurtres qui me traversent la tête : pourquoi vos gosses viennent-ils ici tuer les miens ?

Les Anglais, les Allemands et tous les autres nous regardent eux d’un air effaré : qu’ont fait vos enfants pour pousser les nôtres à leur faire une telle guerre ?

Parfois nous pleurons tous les uns dans les bras des autres. Mais cela n’arrive pas assez souvent.

 

Pas assez souvent du tout.

11 Juillet 20XX+8

Il est difficile de discerner les sexes désormais, mais j’ai souvent l’impression que, parmi les assaillants, les femmes se battent avec plus de férocité encore que les hommes.

Du côté des Français, nous ne savons toujours pas ce qu’il est advenu des filles…

13 Septembre 20XX+9

J’ai joué le jeu. J’ai fait mes deux ans de service volontaire. Ils sont très rares ceux qui peuvent en dire autant. La plupart des gens craquent après trois ou quatre mois au front. Tous les autres, quelque soit leur nationalité, me regardent maintenant avec un respect mêlé d’effroi. Comment j’ai pu tenir aussi longtemps, ils ne comprennent pas. Et je suis une femme en plus, une mère. Ils ne comprennent pas mais ils jugent quand même.

Mais ce n’est pas grave, je retournerai bientôt au Labo. Ils me reprendront, je pense, bien que je ne crois pas que de nos jours il y ait grand chose à y faire. De toute façon ils n’oseront pas me refuser : je suis une sorte de célébrité maintenant. Une héroïne, on m’a dit. Et j’ai besoin de travailler.

Il faut bien vivre. Apparemment.

De la guerre elle-même, je ne veux pas vraiment parler ici. Après tout, j’ai écrit mes rapports, fidèlement, jour après jour. On me dit même qu’ils sont devenus « légendaires » et que de par le monde on se bouscule pour les lire dès qu’ils sont publiés.

Je suppose qu’il y a dix ans de cela j’aurais pu en profiter pour devenir une journaliste, une correspondante de guerre. J’aurais pu gagner ma vie de cette manière. Mais ce n’est plus possible apparemment. L’information est libre et gratuite, de nos jours. Même si on ne sait toujours pas ce qu’il est devenu de nos filles…

De toutes façons la guerre sera bientôt finie. Nantes a été reprise, les Britanniques, et les volontaires internationaux qui se sont joint à eux, ont été rejetés à la mer, souvent littéralement.

A l’Ouest, l’alliance créée autours de l’Allemagne semble être en déroute. Metz, Strasbourg ont été reprises et nos armées ont franchi le Rhin il y a deux semaines. Nos enfants semblent rejouer avec un enthousiasme déprimant l’horrible saga des guerres révolutionnaires. Peut-être comptent-ils eux aussi dans leurs rangs un jeune général surdoué ? Ou peut-être, tout simplement font-ils preuve au combat d’une sauvagerie que leurs adversaires ne peuvent s’abaisser à imiter ? Dans mes moments les plus cyniques, qui sont aussi mes moments les moins malheureux, j’en suis étrangement fière. Dans mes moments les plus tristes, qui sont de loin mes moments les plus nombreux, j’ai honte de tout : d’eux, de nous, de moi et de ma fierté.

1er Octobre 20XX+9

Comme prévu, je suis de retour au Labo. Comme je m’y attendais, il n’y a rien à vraiment y faire. Chaque jour nous faisons les mêmes gestes, nous répétons les mêmes procédures, nous maintenons une façade tout en sachant parfaitement que le Projet est un échec complet. Une annonce officielle sera faite bientôt. Nous serons libre alors. Il y aura des émeutes, je pense.

Nous ne reverrons jamais nos enfants.

Dans le Premier monde, la guerre est finie. Le froid et la neige arriverons bientôt et je suppose que, là-bas, personne n’a le courage d’endurer encore une fois les horreurs de l’hiver dernier. J’étais là ; je ne les en blâme pas même si, bizarrement, je me surprend parfois à mépriser un peu nos enfants français, de ce fait. Les bôches étaient en déroute, après tout. Encore un petit effort et vous étiez à Berlin !

Et puis j’ai honte de moi. Mais c’est là une émotion à laquelle je commence à m’habituer.

C’est que tout est sale désormais. Tout est souillé ; il n’est rien qui échappe à la dégueulasserie universelle. Pas de joie sans mélange… Vous ais-je dit que les filles sont de retour ? Mes anciens… collègues du camp m’ont contactée avec la nouvelle. Nous sommes tous d’accord que c’est là une conséquence directe de la paix revenue. Peut-être une des conditions de celles-ci. Quoi qu’il en soit, elles sont là. On peut les voir se promener, le soir, dans les rues. Jamais seules pourtant.  Et même pas jamais seules ensembles. Toujours des garçons sont là qui les entourent et les accompagnent. (Je suppose que je devrais les appeler des femmes et des hommes, désormais. Mais, je ne sais pas, ça ne me vient toujours pas naturellement…)

Il est impossible de les voir autrement que comme de vagues silhouettes, maintenant. Impossible de savoir comment elles vont, comment elles sont.

Mais avec elles sont apparus de nouveaux enfants. De petites figures d’ombres qui courent et gesticulent dans les rues. Ce n’est pas inhabituel ; cela fait quelques années désormais que nos enfants ont des enfants eux mêmes mais, là, ils sont beaucoup. Beaucoup trop, en fait. Beaucoup plus, c’est sur, que partout ailleurs dans le Premier monde.

Oh mon Dieu, mes enfants ! Qu’avez-vous fait ?

(…/…)

1er Mars 20XX+10

L’annonce officielle a été faite il y a presque un mois. L’annonce tant redoutée. Fidèles à leurs traditions – même si ce sont là des traditions toutes récentes – nos nouveaux maîtres ont refusé de nous dorer la pilule : il n’y aura pas, jamais, de communication possible avec le Premier monde.

L’inverse – le Premier monde établissant un lien avec nous – aurait pu, peut-être, être possible durant les premières semaines qui ont suivi la Séparation. S’ils avaient eu là-bas les connaissances techniques et scientifiques que nous avons acquises maintenant. S’ils avaient su que nous étions toujours là – pour autant qu’ils sachent nous avons tout simplement disparus. S’ils n’avaient pas été une bande de gosses de douze ans et moins. Mais dans tous les cas, de notre côté la connexion a toujours été impossible.

C’était un long communiqué. Ils ont aussi annoncé, avec ce manque de tact qui est – je le réalise maintenant – bien typique, qu’ils comprennent désormais bien des choses concernant la nature de l’Univers. Des phénomènes physiques qui restaient sans explication avant la Séparation se trouvent désormais à la base d’une nouvelle cosmologie. Je suppose que c’est toujours ça !

Enfin, comme pour conclure par une note d’espoir, ils ont annoncé que la Séparation devrait être complète – je suppose qu’ils voulaient dire « totale » – d’ici une quinzaine d’années et qu’à ce moment-là nous devrions être capables de nouveau d’avoir des enfants, de mener une grossesse à terme sans voir nos fœtus avortés par la simple présence du Premier monde.

Une quinzaine d’années ? Combien d’entre nous pourrons encore avoir des mômes dans quinze ans ? Devrons nous alors rassembler dans des fermes à bébés les quelques femmes fertiles qui resteront à l’espèce humaine ? Irons nous une nouvelle fois en guerre sur cette question ? Suivrons nous ainsi l’exemple de nos enfants ?

Une chose au sujet de laquelle j’avais tort : il n’y a pas eu d’émeutes. L’annonce a été faite et il n’y a pas eu d’émeutes. L’humanité tout entière, semble t’il, s’est résignée.

1er Novembre 20XX+10

La question mérite sans doute d’être posée : pourquoi est-ce que j’écris encore ce journal ? Je suis presque vieille maintenant. Assez vieille en tout cas pour que mes opinions soient formées depuis longtemps. Je ne risque pas de les oublier et qui d’autre que moi lira jamais ces pages ?

Et en fait il y a si peu de choses qui se passent, se passent réellement de nos jours et valent la peine d’être écrites. Nous vivons et c’est tout. Certains d’entre nous produisent les denrées alimentaires qui permettent aux autres de survivre. Nous ne sommes plus si nombreux. Il y a eu quelques guerres après tout et beaucoup, beaucoup, de suicides. La production industrielle est en chute libre. Les biens de consommations ? Nous réutilisons beaucoup. Nous recyclons.

Une forme de paix un peu déprimée s’est enfin installée sur la planète.

Peut-être, après tout, vieillirons nous dans l’élégance.

12 Février 20XX+11

Nous avons reformé le camp. Ils sont venu me voir la première, évidemment. A qui d’autre pouvaient-ils demander de se mettre à leur tête ?

Ce n’est pas une initiative gouvernementale. Notre « gouvernement » existe à peine désormais, a laissé tomber même si, gracieusement, ils nous ont laissé récupérer et utiliser notre ancien équipement. Non, tout cela s’est accompli sous notre impulsion propre, à nous les anciens volontaires.

Ma première décision fut de redémarrer le recrutement : le premier Camp ne s’occupait que de la France et de la guerre qui s’y déroulait. Celui-ci devra mettre en place un réseau de surveillance mondial.

La plupart d’entre nous avions abandonné le Premier monde. Imaginez ça ! Des parents, abandonnant ainsi leurs enfants ! Mais quelques uns néanmoins avaient continué, obstinément. Ce sont ces fidèles qui ont sonné l’alarme, qui nous ont contacté.

Pour l’instant nous ne pouvons que confirmer leurs observations : la violence contre les femmes est désormais un phénomène endémique à travers tout le Premier monde. C’est plus flagrant en France, évidemment mais il ne faut pas se leurrer : la planète entière est atteinte. Comme si notre pays se trouvait au point d’origine d’une épidémie, à l’épicentre d’une vague de corruption qui lentement balaie le reste du monde. Une dernière mode venue de Paris !

Alors nous avons repris les patrouilles. De nouveau nous parcourons les rues, la nuit, et les campagnes et les blocs d’appartements. De nouveau nous sommes impuissants mais tous nous éprouvons le besoin d’être témoins. De nouveau, nous observons nos enfants se déchirer et nous prenons des notes car nous ne pouvons pas les frapper et les réduire en bouillie de nos mains nues.

Parfois, ce n’est qu’une claque, qu’une baffe. Souvent, ce sont des coups de poing, des coups de pieds. Une silhouette qui s’effondre et se terre dans un coin en attendant que l’avalanche cesse. Nous ne pouvons fermer les yeux : il nous faut rester là et attendre nous aussi. Observer et noter. Attendre que l’assaillant s’en aille et que la silhouette se déplie enfin, qu’elle se redresse tant bien que mal et qu’elle s’éloigne. C’est toujours celle d’une femme ou d’une jeune fille.

Souvent, le théâtre d’ombres du Premier monde rejoue pour nous les scènes aisément identifiables d’un viol.

Qu’avons nous fait ? Où avons nous échoué ? Ils ont été nos enfants pendant douze ans après tout. Comment ont-ils pu devenir de tels monstres ?

(…/…)

5 Novembre 20XX+11

C’est étrange, non ? Pourquoi dit-on de certaines qu’elles sont fortes et de d’autres qu’elles sont faibles ? Quand nous avons reformé le camp, leur premier réflexe fut de venir me trouver. Ils trouvaient tous naturel que je sois à la tête de la nouvelle organisation. Pourquoi ? Parce que durant le premier camp, j’avais enduré plus longtemps que tout le reste ? Comme si cette dureté, cette capacité de garder la tête froide au milieu des horreurs m’avantageait au lieu de me disqualifier !

Mais le plus étonnant c’est qu’ils avaient sans doute raison. Je fais du bon travail ici et l’organisation que nous avons créée, à partir de rien ou presque, fonctionne sans accrocs. Nous recevons chaque jours des dizaines de milliers de rapports du monde entier, des tonnes de documents, des térabits de données et chaque jour nous digérons ces montagnes, les traduisons, les rendons à l’état de statistiques, les analysons et nous en servons pour produire une image précise et plausible de ce qui se passe dans le Premier monde.

(Et ce qui s’y passe est horrible mais, encore une fois, je ne veux pas m’y attarder ici. Nos rapports sont là, dans le domaine public, pour qui veut les lire. Comme si cela était nécessaire : tout le monde sait désormais que la montée de la violence contre les femmes n’était que le début, le premier symptôme d’une longue et effroyable insanité…)

Et c’est moi qui ai accompli cela. Moi, Hélène Rensherr, qui ai recruté et organisé tous ces gens. Les collecteurs de données tout d’abord, ceux et celles qui vont sur le terrain la nuit et remplissent leurs rapports tout en essuyant tant bien que mal leurs larmes et leurs vomissures. Puis sont venus les traducteurs, les informaticiens, les mathématiciens ensuite; les sociologues et les psychologues enfin. C’est moi qui les ai embauchés. J’ai réquisitionné les bâtiments et le matériel, les lignes de communication et les ordinateurs géants dont le gouvernement mondial ne se servait plus.

Et chaque jour c ‘est moi qu’ils contactent, à moi personnellement qu’ils envoient leurs rapports et leurs demandes. C’est moi qui les appelle quand parfois les choses deviennent trop dures pour les persuader de rester avec nous un peu plus longtemps.

Et chaque nuit, je prend mon carnet de notes, et je vais dans les rues, et j’accomplis l’autre moitié de mon travail et mes subordonnés, mes anciens collègues, me regardent sans me comprendre. « Sûrement, ils pensent, elle en a fait assez ? Elle a payé son dû. »

Non, ils ne comprennent pas. Tout cela, les rapports, les transmissions, les traductions, les statistiques, ce n’est rien ! Ce qui est important, c’est que nous soyons les témoins de tout ce qui se passe là-bas. de tous les viols et les meurtres, de tous les massacres ethniques, de toutes les exécutions et de toutes les étranges tortures publiques.

Notre propre survie est sans importance, en fin de compte. Ce qui est important c’est que nous voyons tout. Car tout cela est de notre faute ! C’est notre échec dont nous devons être les témoins. Nous sommes les parents, leurs parents ! Le Premier monde est notre monde et si j’en ai le pouvoir je ne permettrai à personne ici de détourner les yeux !

(…/…)

21 Février 20XX+12

Des cas de famine localisés ont fait leur apparition. Ici, je veux dire, pas dans le Premier monde, où mourir de faim est une activité banale qui, dans tous les cas, doit plutôt ressembler à une bénédiction : il y a tellement d’autres manières de mourir, dans le Premier monde !

Les chiffres en face de moi sont pourtant clairs : nous produisons assez de denrées alimentaires pour nourrir toute la population de la planète (de nos jours, environ 900 millions). C’est donc un problème de distribution : le Gouvernement mondial ne faisait pas son travail.

Cela ne m’étonne pas. Je suis mieux placée que tout autre pour le savoir, en fait : j’ai après recruté depuis un an ou plus beaucoup d’experts en quittance du G.T.

Après la Déclaration, certains parmi les ingénieurs, mathématiciens et informaticiens – les « hommes-outils » du G.M. – pouvaient encore se montrer utilisables. Le moral était bas, c’est vrai, mais il ne leur manquait qu’une chaîne de commande, un but, un projet sur lequel travailler. Je les ai appelés et ils sont venus nous rejoindre.

Mais les autres, les cadors, les savants à proprement parler, c’est à dire les chercheurs, les patrons du projet, ils avaient trop investi et ils ont sombré quand le Projet s’est écroulé. Cela s’explique facilement, je suppose. Tous les moyens sont bons est une philosophie qui ne peut se justifier que quand on obtient des résultats. Ces millions de morts doivent les hanter maintenant. Quoi qu’il en soit, ils ont touché le fond d’une étrange forme de catatonie dont rien ne les fera sortir. Le gouvernement a sombré avec eux.

Alors, petit à petit, nous, ici au Camp, avons repris le flambeau. Ce n’est pas si difficile : les fermiers, les éleveurs veulent nourrir les gens. Ce n’est pas comme s’ils avaient autre chose à faire, un avenir à préparer, quelque chose à laisser derrière eux. Ce n’est donc qu’un problème d’organisation, comme je disais : de distribution. Ce n’est pas si compliqué ; nous avons tout ce qu’il faut ici pour le résoudre.

Nous ne pouvons pas laisser ces gens mourir de faim, après tout. Ils mourront de vieillesse bien assez vite.

(…/…)

13 Juin 20XX+12

Apparemment il est encore possible de rire quand il ne vous reste plus rien d’autre. Quand tout est fini, quand même le dernier soupçon d’espoir vous a été enlevé et qu’il ne vous reste plus qu’à survivre tant bien que mal pendant les longues années qui s’annoncent. Quand vous avez fini de pleurer, même, vous êtes toujours capable de rire. Je ne sais pas pourquoi.

J’ai été la première à recevoir confirmation de la nouvelle. Oh, je m’étais bien rendue compte que quelque chose n’allait pas ; je patrouille aussi après tout. J’avais remarqué l’activité fébrile, désordonnée, paniquée même dont ils faisaient preuve. La violence aussi, encore que chez eux la violence soit un état de fait, la réaction habituelle à tout ce qui se passe. Mais c’était là une violence désorganisée, non coordonnée, bien différente des affreux rituels dans lesquels ils se complaisent quotidiennement. Encore qu’il ne fasse aucun doute que cela changera bientôt et que nous n’auront pas longtemps à attendre avant de voir nos petits Aztecs du 21ème siècles retourner à leurs sacrifices et bains de sang rituels avec un fanatisme redoublé.

Mais pour l’instant ce n’était pas le cas et la panique semblait régner en maître. Alors je suis rentrée plus tôt que d’habitude, pour lire les premiers rapports qui, je le savais, devait déjà s’accumuler sur mon bureau. Et en marchant de par les rues, sous la belle lune de juin qui éclairait si bien tous les recoins, je ne pouvait m’empêcher de noter l’absence toute nouvelle des petites silhouettes qui d’habitude courent et bondissent partout dans le Premier monde.

J’écris ceci dans mon bureau, les rapports dont je parlais sont en face de moi sur ma table de travail. Dans quelques heures, j’irai contacter les quelques chercheurs, les quelques physiciens sur lesquels je puisse encore compter. Je n’ai aucun doute qu’ils confirmeront ce que je sais déjà.

Une autre Séparation. Le Premier monde est désormais le deuxième, je suppose. Et oui, mes enfants, l’univers a subi un nouveau spasme, sans doute de révulsion à vous observer chaque jour, et il vous a enlevé vos enfants à vous. Je ne peux pas dire que j’en soit désolée. Vous ne les méritiez pas. Bien fait pour vous.

Sales gosses, va ! Sales gosses…

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