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Enlanne était différente, peut-être. Ou peut-être était ce simplement son imagination. Peut-etre voulait-il qu’elle le soit. Ce n’est pas si évident après tout. Vous-même, sans doute vous flattez vous d’être differents, vous aussi. Et face à Joe, vous dites vous, vous ne vous seriez pas comportés de cette façon. Vous avez sans doute tort. N’ayez pas honte pourtant. Joe n’est pas une perle rare qu’il faut dégager de sa gangue. Il n’a pas besoin de gentillesse ou de compréhension. Joe est un étron comme les autres.

Mais Enlanne était au moins polie et parvenait à cacher son mépris la plupart du temps. Confronté qu’il était à l’hostilité incessante de ses contemporains, cette politesse était pour Joe une sorte de trésor dont il essayait de ne pas trop abuser, de peur de le voir disparaître soudainement. Joe ne se faisait pas trop d’idées au sujet de sa situation.

Aujourd’hui pourtant celle-ci était quelque peu différente. Aujourd’hui Joe avait un peu de capital à dépenser. Tout le monde connaissait l’existence de cette enveloppe et voulait savoir ce qu’elle contenait. Enlanne aussi, sans doute.

Dans le Corridor Tertiaire 3GS, la curiosité, et la capacité à répondre à celle-ci, est une monnaie comme une autre. Il n’y a tout simplement pas assez de métal pour frapper des pièces.

Interlude:

Voici donc le Navire. Certain l’appellent le Bateau, usant d’un ton un peu facétieux, comme pour se donner l’air cool, comme pour prouver que rien ne les impressionne, réellement, pas même un monument d’ingeniosité dont la taille se mesure en milliers de kilomètres. Soyez certain que ces gens là ne progresserons jamais bien loin dans la hiérarchie du Navire. Plus encore que de simples compétences techniques, le contrôle de celui-ci demande un certain respect, une capacité pour l’adoration dont les sieurs et les dames de la Sainte Ironie ne pourront jamais faire preuve.

Soyons donc clair dès l’abord. Il est difficile de donner au lecteur une idée d’ensemble claire du Navire. Nous ne pouvons pas vraiment le présenter se découpant sur le champ des étoiles. Quand votre tache consiste à vous rendre d’un monde à l’autre et que pour l’accomplir vous vous déplacez à une fraction de la vitesse de la lumière, vous n’avez pas le  temps de ralentir pour un observateur improbable, quelque soit la force avec laquelle ce cliché particulier est ancré dans l’imaginaire collectif.

Il n’est donc pas besoin de naufrager un infortuné astronaute pour qu’il soit le témoin d’un événement inexistant. Malgré sa taille et sa masse, le grand vaisseau se déplace trop vite pour être détectable par l’oeil humain.

Et puisque nous en sommes à éviter les clichés, qu’en est-il des origines du Navire? Qui l’a construit? Quelles races le possèdent et quelles races le pilotent? Quelles sont sa provenance originelle et sa destination ultime? Il serait trop facile vraiment de dire que les réponses à ces questions sont perdues dans la nuit des temps. Mais pourtant…

Le grand Navire n’oublie jamais.

Rien ne se perdra jamais dont il ait fait l’experience. La mémoire pseudo-crystalline de ses ordinateurs restera toujours incorrompue. Les étranges tempêtes du substrat galactique ne l’affecteront pas. Les équipages qui se succéderont aux commandes ne parviendront jamais à effacer la moindre partie de ses banques de données.

Mais les hommes? Ah, les hommes, c’est autre chose.

Nous l’avons dit déjà: il est difficile pour un observateur extérieur d’obtenir une vue d’ensemble du Navire. Les habitants de celui-ci sont sans doute mieux placés pour y parvenir mais, bizarrement, ils ne semblent pas excessivement intéressés.

Peut-être cela n’est-il pas si bizarre, après tout. La malléabilité, la plasticité de la vie intelligente est ce qui la rend si apte à conquérir, à s’étendre, à s’adapter; trois verbes qui logiquement devraient avoir la même origine étymologique. Avec un minimum de connaissances en matière de psychologie, il est facile, somme toute, de persuader un être
humain – ou tout équivalent galactique – de faire n’importe quoi. Si vous êtes prêt à accepter le prix à payer.

Quand vous aurez vécu depuis des générations sur ce qui n’est après tout qu’un assemblage de poutrelles métalliques, séparés du vide de l’espace par une coque si mince que la paroi d’une bulle de savon semble être une armure en comparaison, peut-etre alors ne voudrez vous pas trop vous attarder sur la précarité de votre situation. Cette plasticité dont nous avons parlée a son revers: la vie intelligente n’a en général qu’une idée très locale de ce qui est “normal”. Forcez une population quelconque à vivre pendant des siècles dans un labyrinthe de corridors, de cellules et de tubes et très vite cela leur apparaîtra comme la seule manière concevable de mener une existence. Dans ces conditions, regarder par un hublot devient une activité dangereuse et, en règle générale, les membres de l’équipage qui, pour des raisons professionnelles évidentes, se doivent de garder en permanence un oeil sur l’exterieur, sont un peu considérés comme des mystiques, des illuminés.

Un roc sous vos pieds vous donnera une certaine impression de stabilité; et si la stabilité est en fait illusoire, l’impression n’en est pas moins réelle. Vous vous sentirez assez sure de vous et de votre situation pour observer le firmament. Que vous flottiez, librement ou presque, dans l’espace, loin de tout système solaire et avec la plus précaire des protections entre votre fragile personne et les énergies déchaînées par l’Univers, vous ne regarderez alors jamais le ciel.

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